Arte
Ce qui m’anime dans la photographie artistique, c’est la création d’images construites, presque cinématographiques. J’aime mêler mise en scène, lumière, décor et attitudes pour donner vie à des univers visuels singuliers. Chaque photo est pensée comme un fragment de récit, entre peinture et cinéma, où le détail a autant d'importance que l’atmosphère. Je joue souvent sur les contrastes : des couleurs marquées face à des présences énigmatiques, des corps silencieux mais chargés de caractère. Mon objectif est d’inviter à entrer, le temps d’un regard, dans un monde à part.
L'Histoire d'Ivana
À travers cette série, j’ai souhaité explorer l’annonce, la métamorphose et la reconstruction après la maladie du cancer du sein en donnant une place à l’intime et à ce qui se transforme, à l’intérieur comme à l’extérieur. Ce travail est né d’une collaboration avec Ivana, qui a accepté de partager avec moi une part profondément personnelle de son histoire. L'Histoire d'Ivana : « Ce moment où votre vie bascule, où votre monde s'effondre. Un arrêt forcé comme si quelqu'un avait appuyé sur le bouton pause. Une claque brutale. Et je peux vous dire qu'elle fait très mal. Je me souviens exactement de ce moment. Assise à ce bureau, avec cette médecin en face de moi. Puis les mots tombent : « Vous avez un cancer du sein. » Au fond de moi, je le savais déjà. Mais entendre la sentence, c'est dévastateur. Ça devient réel comme si votre pire cauchemar se matérialisait. Le cancer, c'était pour les autres. Pas pour moi. Et surtout pas à 38 ans. Et puis cette question qui arrive immédiatement : « Est-ce que je vais mourir ? » Et ma fille. Ma petite fille de 6 ans. Cette pensée qui prend toute la place : elle va grandir sans maman. Dehors, il fait beau, il fait chaud. C'est le début de l'été. Le monde continue de tourner. Mais moi, à cet instant, j'ai basculé. Comme si je ne faisais plus partie du même monde qu'eux.» « Après le choc vient le temps de l'introspection, du retour à soi. On est moins tourné vers l'extérieur. On se met dans sa bulle, dans son cocon. J'ai accepté l'épreuve. Le cancer est là. Je ne peux plus le nier. Je n'ai pas d'autre choix que d'accepter qu'il fait désormais partie de ma vie. Les traitements commencent et les premiers changements physiques apparaissent : perte des cheveux, 10 kilos en moins, peau abîmée, regard creusé, un sein en moins, une fatigue extrême. Le rapport au corps, à la féminité, est complètement chamboulé. On se regarde dans le miroir et on ne se reconnaît plus. Alors on finit par l'éviter, ce miroir. Et puis, parallèlement, quelque chose change aussi à l'intérieur. On commence à voir et à apprécier les petites choses du quotidien que l'on ne remarquait même plus : le chant des oiseaux le matin, le sourire de son enfant. Chaque moment devient précieux. Tout ce qui était essentiel avant devient futile, et tout ce qui était futile devient essentiel. La vie prend une autre saveur. C'est une période pleine d'ambivalence et de doutes. Parce qu'on commence à aimer la femme que l'on est en train de devenir : plus sage, plus vraie, plus authentique, plus alignée. Et en même temps, ce nouveau reflet reste parfois violent. Il faut apprendre à se réapproprier ce corps, cette nouvelle image de soi. Cette métamorphose ne s'arrête pas avec les traitements, ni même avec la rémission. Elle se poursuit parfois bien au-delà. Cette rencontre avec soi demande du temps.» « Aujourd'hui, je peux dire sans hésiter que cette maladie a profondément changé la femme que je suis. Je ne suis plus celle que j'étais avant la maladie. Le cancer est venu ébranler toutes les fondations sur lesquelles j'avais construit ma vie. Sur le moment, j'ai cru qu'il détruisait tout. Avec le recul, je comprends qu'il était surtout en train de faire tomber ce qui ne tenait plus vraiment debout. Alors bien sûr, je n'aurais jamais choisi ce chemin. Si j'avais pu éviter tout cela, je l'aurais fait. Mais puisque la vie me l'a imposé, j'ai choisi d'en faire quelque chose. Le cancer m'a obligée à m'arrêter. À me regarder. À me rencontrer. J'ai appris à m'aimer. L'amour que je cherchais constamment à l'extérieur, j'ai appris à me l'offrir. Et ça a tout changé. Je me suis enfin reconnectée à moi-même. À mes besoins. À mes valeurs. Et je crois qu'au fond, la maladie n'a pas créé une nouvelle femme. Elle a simplement révélé celle que j'étais depuis toujours, cachée sous les peurs, les blessures, les croyances et les masques que j'avais accumulés au fil des années. Et ce que je vais dire peut paraître étrange mais cette maladie m'a guérie de moi-même. » IVANA



